Résumé de l’entrevue
Dans une entrevue accordée au Cégep de Bois-de-Boulogne dans le cadre du projet NumerIA Veritas, Audrée Pellerin, comptable et consultante en intelligence d’affaires, explique comment l’automatisation des données transforme le monde professionnel.
Le constat de départ est simple : trop de professionnels qualifiés — analystes financiers, comptables, gestionnaires — passent la majorité de leur temps à manipuler et recopier des données plutôt qu’à les analyser. C’est une perte de valeur considérable pour les organisations.
Grâce à des outils comme Excel et Power BI, il est possible d’automatiser ces tâches répétitives. Un exemple concret illustre bien la portée de cette transformation : un processus qui exigeait trois jours de travail manuel chaque mois — recopier 200 pages de données PDF — a été réduit à moins de dix minutes après automatisation.
Au-delà de la finance, cette approche s’étend aujourd’hui aux ressources humaines, à la production manufacturière et à bien d’autres secteurs. Elle est également universelle : le problème existe autant au Québec qu’en France, en Belgique ou en Afrique francophone.
Audrée Pellerin souligne toutefois une condition essentielle : la qualité des données. Des données mal saisies produiront des analyses erronées, peu importe la sophistication des outils utilisés. La culture de la donnée doit donc être intégrée à tous les niveaux de l’organisation.
Enfin, elle pointe un manque criant dans les institutions d’enseignement : les comptables sont bien formés en théorie, mais insuffisamment outillés pour maîtriser les logiciels qu’ils utilisent quotidiennement. C’est pourquoi elle a fondé une compagnie de formation spécialisée du nom de Audree Pellerin CPA inc, avec pour mission de répandre ces bonnes pratiques le plus largement possible.
Pour comprendre l’automatisation des données, il faut d’abord comprendre ce qu’elle vient remplacer. Dans une organisation, un grand nombre de tâches sont récurrentes et répétitives : extraire des données d’un système, supprimer des colonnes inutiles, reformater des fichiers, recopier des valeurs d’un document à un autre. Ces tâches n’ont, en elles-mêmes, aucune valeur analytique. Elles sont nécessaires, certes, mais elles ne requièrent ni jugement ni expertise.
Or, ce sont précisément ces tâches que l’on confie trop souvent à des professionnels hautement qualifiés — des analystes financiers, des comptables, des gestionnaires — dont la véritable valeur réside dans leur capacité à interpréter des données, à déceler des tendances, à poser les bonnes questions. Quand un analyste passe 80 % de son temps à « cruncher » des données, il ne lui reste plus que 20 % pour faire ce pour quoi il a été formé.
« Lorsque l'analyste financier n'a pas le temps de faire de l'analyse parce qu'il est en train de faire de la manipulation de données, on perd toute la valeur de cet analyste financier. »
Audrée Pellerin
— Audrée Pellerin, consultante en automatisation et intelligence d’affaires
Ce constat, Audrée Pellerin l’a fait très tôt dans sa carrière. Fraîchement diplômée de l’Université de Sherbrooke en comptabilité et finances, elle se rend compte que le travail qu’on lui demande — produire les mêmes analyses chaque mois, répéter les mêmes manipulations — ne correspond pas à ce qu’elle voulait faire. Plutôt que de s’y résigner, elle cherche une solution. Et cette solution, elle la trouve dans Excel.
Excel : le premier pas vers l’automatisation
Dans l’imaginaire collectif, Excel est souvent perçu comme un simple tableur, un outil de base que tout le monde utilise mais que peu maîtrisent vraiment. Audrée Pellerin en fait un outil de programmation à part entière, capable d’automatiser des flux de travail complexes, de collecter des données depuis des sources externes, et de générer des analyses en quelques secondes là où un humain aurait mis des heures.
L’exemple qu’elle donne est frappant. L’un de ses clients — une grande entreprise — avait un analyste chargé de consulter chaque mois un document PDF de 200 pages détaillant l’avancement des dépenses pour chacun de ses projets. Sa méthode ? Lire page par page, et retranscrire manuellement chaque chiffre dans un fichier informatique. Trois jours de travail. Chaque mois.
Ensemble, ils ont développé un programme Excel capable d’ouvrir automatiquement le PDF, de lire son contenu ligne par ligne, d’extraire les données pertinentes et de les intégrer dans une base de données structurée. Résultat : la même opération prend désormais moins de dix minutes. L’analyste peut enfin faire ce qu’il est censé faire : analyser. Comprendre pourquoi un projet a dépassé son budget. Identifier des écarts. Poser les bonnes questions.
Power BI : quand les données deviennent un tableau de bord
Si Excel permet d’automatiser la collecte et la transformation des données, Power BI — un logiciel développé par Microsoft — va une étape plus loin : il permet de présenter ces données sous forme de rapports visuels interactifs, accessibles en temps réel sur n’importe quel appareil.
Contrairement à un rapport Excel classique, qui peut être fonctionnel mais rarement esthétique, Power BI est conçu spécifiquement pour la visualisation de données. Il intègre l’ensemble du processus : depuis la source de données brutes jusqu’au graphique final, en passant par toutes les transformations intermédiaires. Et surtout, il automatise la mise à jour de ces données.
Imaginons un président d’entreprise qui dispose d’une minute, entre deux réunions, pour prendre le pouls de son organisation. Avec un tableau de bord Power BI bien conçu, il peut ouvrir son téléphone et avoir, en quelques secondes, une vue d’ensemble de la situation financière, des indicateurs opérationnels, des alertes importantes. L’information est fraîche — mise à jour automatiquement chaque nuit — et présentée de manière claire, sans qu’il ait besoin de comprendre comment elle a été générée.
Power BI est un outil d’analyse de données qui permet de transformer des informations complexes en tableaux de bord clairs et interactifs.
Il aide les entreprises à mieux comprendre leurs performances et à prendre des décisions éclairées grâce à des visualisations dynamiques.
« En une minute, il a un portrait global de la situation de son entreprise. »
Audrée Pellerin - À propos des tableaux de bord Power BI
C’est ça, l’intelligence d’affaires dans sa forme la plus aboutie : mettre la bonne information entre les bonnes mains, au bon moment, sous la forme la plus utile possible.
Une révolution qui dépasse la comptabilité
Au début de sa carrière, l’automatisation des données était presque exclusivement associée au monde financier. On analysait des dollars, des budgets, des écarts. Mais au fil des années, Audrée Pellerin observe que le phénomène s’étend bien au-delà des chiffres.
Les ressources humaines, par exemple, sont aujourd’hui l’un des domaines où la demande en analyse de données explose. Les entreprises veulent comprendre leur taux de roulement, mesurer la productivité de leurs équipes, suivre la diversité de leur effectif. Ce sont toutes des questions légitimes, auxquelles on peut répondre de manière précise et objective — à condition de disposer des bons outils.
L’industrie manufacturière est un autre exemple. Une PME qui produit des stylos a besoin de savoir lesquels sont rentables, à quelle étape de la production les coûts dérapent, où se trouvent les goulots d’étranglement. Ces analyses, jadis réservées aux grandes entreprises disposant d’équipes entières dédiées à la donnée, sont désormais accessibles à des organisations de toute taille.
Et le phénomène est mondial. Audrée Pellerin travaille avec des clients en France, en Belgique, en Afrique francophone — partout où des professionnels perdent un temps précieux à manipuler des données plutôt qu’à les analyser. Le problème est universel. Les solutions, elles aussi.
La qualité des données : le nerf de la guerre
L’automatisation est puissante. Mais elle n’est pas magique. Et Audrée Pellerin est la première à le rappeler : des processus automatisés fondés sur des données de mauvaise qualité produiront des analyses de mauvaise qualité. C’est la règle du « garbage in, garbage out ».
La qualité des données est une responsabilité partagée dans l’organisation. Elle ne repose pas uniquement sur les épaules des analystes ou des informaticiens. Elle commence dès le moment où une personne entre une information dans un système — par exemple, la commis aux comptes payables qui reçoit une facture et la saisit dans le logiciel comptable.
Si cette personne ne comprend pas pourquoi certains champs sont obligatoires, pourquoi certains formats doivent être respectés, elle risque d’entrer n’importe quoi — non pas par mauvaise volonté, mais par manque d’information. Et cette erreur, apparemment anodine à l’étape de la saisie, peut avoir des conséquences importantes des semaines ou des mois plus tard, au moment où un dirigeant prend une décision stratégique sur la base de cette donnée.
C’est pourquoi l’automatisation doit s’accompagner d’un véritable travail de culture d’entreprise autour de la donnée. Chaque employé, à tous les niveaux, doit comprendre l’importance de la donnée qu’il génère et l’impact qu’elle peut avoir en aval. Ce n’est pas qu’une question d’outils — c’est une question de mentalité.
La formation : un maillon manquant dans notre écosystème
Si l’automatisation des données est si bénéfique, pourquoi n’est-elle pas encore généralisée ? Audrée Pellerin a une réponse claire : parce qu’on ne l’enseigne pas suffisamment.
Les programmes universitaires en comptabilité et en finances forment d’excellents techniciens : les diplômés maîtrisent les débits et crédits, les normes comptables, les principes financiers. Mais ils arrivent sur le marché du travail avec une maîtrise très limitée des outils numériques qu’ils utiliseront quotidiennement. Elle estime que 80 % des comptables ne savent pas vraiment utiliser Excel, ou n’en exploitent que 5 % des fonctionnalités — alors qu’ils y passent 40 heures par semaine.
Face à des portes fermées dans les institutions d’enseignement, elle a choisi une autre voie. En 2022, elle fonde avec une collègue une compagnie de formation spécialisée dans Excel et Power BI pour les comptables. Son objectif : combler ce fossé entre les compétences académiques et les réalités du terrain, et permettre à un maximum de professionnels de travailler de manière plus efficace, plus précise, et plus épanouissante.
Car c’est aussi ça, l’automatisation : retrouver du plaisir dans son travail. Audrée Pellerin ne s’en cache pas — c’est en cherchant à s’épargner des tâches fastidieuses qu’elle a découvert sa passion pour la programmation et l’analyse. En libérant les humains des tâches répétitives, on leur rend leur curiosité, leur créativité, leur capacité à réfléchir.
L’automatisation, une révolution à portée de main
L’histoire d’Audrée Pellerin n’est pas celle d’une technologie froide et complexe réservée aux grandes entreprises. C’est l’histoire d’une professionnelle qui a refusé de se résigner à l’ennui, qui a cherché une meilleure façon de travailler — et qui a trouvé dans des outils accessibles comme Excel et Power BI une manière de redonner du sens à son quotidien.
Ce qu’elle nous enseigne, c’est que l’automatisation des données n’est pas une menace pour les travailleurs, mais bien une libération. Libération du temps perdu à recopier des chiffres. Libération de l’erreur humaine due à la fatigue et à la répétition. Libération, surtout, pour faire ce que les humains font de mieux : réfléchir, interpréter, décider.
Les outils existent. Les bénéfices sont réels et mesurables — trois jours de travail ramenés à dix minutes, des analyses plus fiables, des décisions mieux éclairées. Il ne manque, souvent, qu’une chose : la formation. Apprendre à utiliser ces outils non pas à 5 %, mais à leur plein potentiel.
Que vous soyez comptable, gestionnaire, entrepreneur ou étudiant, le message d’Audrée Pellerin est simple : la donnée est partout autour de vous. La question n’est plus de savoir si vous devez vous en occuper, mais de choisir comment vous allez le faire — à la main, lentement, ou de manière intelligente, en laissant la technologie faire le travail répétitif pour vous.
La bonne nouvelle ? Il n’est jamais trop tard pour apprendre.
Pour plus d’informations ou pour visualiser l’entrevue intégrale, voir la vidéo YouTube ci-dessous de l’entrevue avec Audrée Pellerin.

